Assane Youssoufi DIALLO
La grand’messe des riches s’est achevée. En quelques heures
rigoureusement bien programmées, et quelques phrases bien calibrées, les
"riches", apparemment très satisfaits, ont recadré le monde et, avec lui, une part
importante du futur proche de l’Afrique, ses liens de dépendances étant encore
si nombreux et si forts.
1. Représentation équivoque
Ainsi donc, L’Afrique aussi était
présente à Londres, ce 2 mars 2009 ; mais divisée. D’un côté, l’Afrique du Sud,
avec son ticket d’entrée plein tarif, ou presque, favorisée par son statut
d’économie émergente, et de l’autre côté, une représentation continentale,
invitée avec un ticket à demi-tarif, en low
cost en quelque sorte ; parce qu’il constitue un groupe d’économie d’une
faiblesse telle, qu’il ne peut lui être reconnue la capacité d’intervenir
utilement sur un sujet aussi sérieux que la refondation du capitalisme. Même
s’il s’agissait du, presque, sixième de la population du globe ! La discrimination
par l’argent montre bien le peu d’intérêt accordé au facteur premier de leur
opulence, l’homme, par ceux qui détiennent près de 90% de la richesse
financière du monde.
L’Afrique du Sud est le poids
lourd de la région, avec un Pib équivalent au tiers de celui de l’ensemble des
économies subsahariennes, et même supérieur à celui de certains membres de
l’OCDE (Organisation pour la Coopération et le Développement Économique). Mais,
la double représentation de l’Afrique à cette conférence apparait comme la manifestation
d’une regrettable fracture, qui donnerait raison au britannique Georges Orwell,
auteur du fameux "1984". Il rattachait l’Afrique du Sud, pays riche
administrée par sa minorité Blanche, à América,
l’une des trois grandes zones, avec Eurasia
et Océania, dans sa topologie
économique du monde, et dans laquelle l’Afrique apparaît en zone sans
souveraineté affirmée, ouverte à l’exploitation par les uns et les autres, au
gré de leur besoins. Et, pourtant, cette description du monde, imaginée juste à
la fin de la seconde guerre mondiale par un romancier à l’imagination fertile,
est frappante d’actualité, même si, entre-temps, l’histoire de l’Afrique s’est
enrichie de luttes pour l’indépendance et d’un panthéon de mémorables héros.
Curieusement, la délégation plénipotentiaire africaine était
constituée d’un binôme de présidents : celui du Haut comité du NEPAD (Nouveau
Partenariat Économique pour le Développement de l’Afrique), programme de
l’Union Africaine (UA), et celui de la Commission l’UA. Bien évidemment, la
question qui vient à l’esprit, est de savoir quel pouvait être le rôle du NEPAD
dans la régulation financière mondiale. En réalité, celui que les observateurs
s’attendaient à voir sur les bords de la Tamise, c’était le président élu de la
douzième session de la Conférence de l’organisation continentale ; en
l’occurrence, le Guide de la Grande Jamahiriya Arabe Libyenne, le colonel
Mouammar Kadhafi, roi des rois
traditionnels d’Afrique ; pour le principe ; même chaperonné par deux de
ses pairs, ainsi que l’avaient suggéré certains de ses homologues à Addis
Abéba. Que s’est-il donc passé, et qui a été à l’origine de ce surprenant changement ?
Si c’est, comme le disent certains, le fait d’une volonté de la puissance
invitante, pour motif d’antipathie personnelle vis-à-vis du chef de l’État
Libyen, ce serait très regrettable et dommageable de la dignité du continent.
Il n’est que d’imaginer une inversion des rôles, et se demander quelle aurait
été la réaction de l’Europe s’il venait à une puissance africaine invitante de
lui "suggérer" sa représentation. Car, ce qui fonde le respect
des nations entre elles, c’est, après la réciprocité, principe cardinal de la
diplomatie, la courtoisie. En ne l’exigeant pas de ses partenaires, l’Afrique
se rend un mauvais service et renforce ses facteurs de pauvreté, d’isolement de
la gouvernance du monde et d’annihilation de ces souverainetés tant proclamées
et rarement traduites par une affirmation visible de dignité.
Je n’aime pas
l’Afrique qui ne proteste jamais
Toujours sage et docile aux convenances lues
Avide d’appréciations et de condescendance
Mais satisfaite de suivre et jamais de précéder[i]
Toujours sage et docile aux convenances lues
Avide d’appréciations et de condescendance
Mais satisfaite de suivre et jamais de précéder[i]
2. Promesse, promesses
Des promesses ont été proférées à Londres, à l’intention de
l’Afrique. Il y a été annoncé que quelques milliards lui seront destinés. Mais,
combien d’eau s’écoulera sous les ponts, de l’annonce au décaissement ? Dieu
seul sait. Ma conviction est que rien ne permet de croire quelles seront plus
tenues que la longue série des précédentes, celles du G8. Les pré-requis
impossibles et les procédures complexes, dont certaines concourront à alimenter
les vaines attentes. Le changement de méthode devient ainsi une exigence et une
urgence, parce que le reste du monde se trouve dans une logique d’évolution
accélérée, qui se traduit en recul relatif du continent africain ; lequel
s’oriente vers le rôle, peu glorieux, de dépotoir de rebus mécaniques et
électroniques, progressivement irréparables et dangereusement polluants.
Les grands de la conférence de Londres
ont décidé d’un triplement des ressources du FMI, de la vente d’une partie de
sa réserve d’or, et d’une cagnotte 1 100 milliards de dollars. Toute cette
manne pour insuffler une nouvelle vigueur à l’économie mondiale mise à rude
épreuve par le récent séisme financier, parti d’une évidente mal gouvernance de
la première puissance du monde. Il ne fait aucun doute que les Africains n’ont
pas motivé cette exceptionnelle mobilisation de ressources. Ils sont si peu
visibles sur les places financières. Tous les regards se tournent vers l’orient
du cœur du système capitaliste, c’est-à-dire vers les pays de "la
nouvelle Europe" (NE), ainsi baptisés par un président Bush irrité par
l’attitude peu coopérative de la France et de l’Allemagne à sa campagne
irakienne : diviser pour régner. Le parachèvement rapide de l’intégration
des économies de la NE au système capitaliste "rénové"
justifie amplement des sacrifices financiers à la hauteur de l’enjeu, car le
retard risquerait d’alimenter de dangereuses nostalgies, déjà apparentes dans
le résultat de récentes élections dans certains de ces pays.
Qui a dit que les idéologies
étaient mortes ?
3. La vérité de l’entonnoir
D’ailleurs, il est significatif
que, dès le lendemain de la conférence, les puissances euraméricaines se soient
retrouvées, le 3 avril, pour l’OTAN (Organisation du Traité de l’Atlantique
Nord), socle stratégique de la gouvernance mondiale, fondée sur une communauté
d’intérêts, fortement affirmée à Londres, et renforcée par le retour de la
France dans son commandement supérieur. L’Euramérique
a ainsi montré un exemple de coordination et de solidarité, que l’Afrique
ferait bien de suivre. Elle qui rechigne à se doter d’une force de défense
continentale, en lieu et place d’une kyrielle de petites armées, sans capacité
opérationnelle significative, et dont la présence ne nous est signalée que par
les pronunciamientos qu’elles fomentent, se croyant, curieusement et sans
raison, les dépositaires de la légitimité ; pendant que la sécurité extérieure
de leur propre pays est confiée à des puissances étrangères, amies du moment.
La commutation de la conférence financière à la conférence stratégique s’est opérée par un retournant de l’entonnoir des admissions, réorienté vers l’est pour recevoir le flux des vrais partenaires, les ex-communistes et nouveaux convertis au capitalisme, tandis que les invités du Tiers-monde retournaient à la maison, eux qui ne sont pas des alliés, et qui devraient se poser une question : pourquoi l’OTAN existe encore, et se renforce par un si impressionnant effectif de nouvelles adhésions ?
La commutation de la conférence financière à la conférence stratégique s’est opérée par un retournant de l’entonnoir des admissions, réorienté vers l’est pour recevoir le flux des vrais partenaires, les ex-communistes et nouveaux convertis au capitalisme, tandis que les invités du Tiers-monde retournaient à la maison, eux qui ne sont pas des alliés, et qui devraient se poser une question : pourquoi l’OTAN existe encore, et se renforce par un si impressionnant effectif de nouvelles adhésions ?
La guerre froide est proclamée
finie, depuis la symbolique chute du mur de Berlin, les idéologies sont
réputées défuntes, depuis la dislocation de l’Union soviétique, et le Pacte de
Varsovie, réplique communiste à l’OTAN, est démantelé depuis dix-huit ans. Avec
son budget militaire de plus de 800 millions d’euros, il est difficile de
croire que les missions humanitaires et la vigilance démocratique, peuvent
constituer la raison d’être d’une aussi terrifiante machine de destruction
(vraiment massive), naguère dédiée à la défense du "monde libre".
Quel est l’ennemi, résiduel ou nouveau ?
4. Échecs et paradoxes
A Londres, des Etats se sont
proclamés ouvertement capitalistes en ce 21ème siècle, ce qu’ils
hésitaient à faire, ou à admettre, il n’y a pas encore si longtemps, préférant
être des "libéraux", une
apparence moins effarouchante, plus attractive, et peut-être plus éthique.
C’est ainsi que le libéralisme, dans la diversité de ses définitions, était
devenu, depuis longtemps, le refuge du capitalisme là où il répugne à se
reconnaître comme tel, ce qui est le cas de certaines des économies qui étaient
représentées à la conférence de Londres. Nous autres, Africains, ce que nous
retenons de l’histoire, c’est que le capitalisme a favorisé l’institution de
grandes misères humaines, comme la Traite des Noirs et l’Apartheid, comme
moyens d’exploitation, jusqu’à l’hypertrophie matérielle, sans préoccupation
morale d’aucune sorte. En témoignent les pertes massives d’emplois, qui accompagnent
les "parachutes dorés», et autres avantages indues, apparaissant comme des
sacrifices rituels. Le capitalisme a généré des inégalités croissantes et des
discriminations de toutes sortes.
Incontestablement, Vladimir
Lénine, avait raison, quand il affirmait, en 1916, que l’impérialisme est le stade suprême du capitalisme. A son époque,
l’impérialisme se traduisait en agressions armées et occupations territoriales
visibles. A présent, cet impérialisme n’est-il pas apparent sous le masque
d’une mondialisation scandaleusement enrichissante pour les riches, et
insupportable et terriblement appauvrissante pour les plus faibles ? Ce
sont les caractéristiques fondamentales d’un système, dont les aberrations ont
conduit à la situation qu’il est question, aujourd’hui, de corriger. Effort
vain, sans aucun doute.
En nationalisant, même si le mot n’est pas dit, par une injection
massive de capitaux publics dans les entreprises privées les plus emblématiques
de leurs économie, pour s’assurer de leur contrôle, en substitution du marché
qui a atteint ses limites dans la fonction de régulation, aussi bien le pays de
référence du capitalisme, les Etats-Unis, maintenant du charismatique Obama,
que la vieille Europe, de Sarkozy, Merkel et Brown, ne font pas autre chose,
que de reconnaître l’inadéquation d’un système aux aspirations profondes du
plus grand nombre de leurs propres concitoyens.
Alors, s’agit-il d’une socialisation du capitalisme, ou d’une
intégrale migration vers un type d’économie plus sociale, compatible à l’ère de
l’Internet et du changement climatique ? Les paradoxes ne sont pas absents
dans cette dynamique, qui n’est pas indépendante d’une nouvelle conscience
émergente dans toues les pays du monde, y compris aux Etats-Unis, un pays qui
s’était singularisé par la réticence de son président d’alors à signer le
protocole de Kyoto. Aujourd’hui, même pour ce pays et sur ce sujet de
l’environnement, le changement est révolutionnaire, ce qui confirme le fait
que, d’une manière générale, la préoccupation de survie, au moyen de stratégies
de développement durable, met en cause un système de production et un de mode
de vie, qui sont à l’origine de dommages considérables sur notre environnement,
et dont certains pourraient être irréversibles.
Vivre en meilleure santé, plus
longtemps, en assurant aux générations futures la possibilité de jouir de
ressources suffisantes et saines du sol et du sous-sol, de manière pérenne,
voilà ce qui permet de penser que la conférence de Londres fait partie des
derniers soubresauts d’une doctrine qui a fait son temps, et atteint ses
limites. Juste au bord du précipice, ses tenants sont terrifiés du constat de
leurs propres responsabilités dans la dégradation de la Terre, de l’épuisement
de ses ressources naturelles, de la misère de 80% de ses habitants, et des
conséquences de tout ceci sur leur propre existence.
5. Une doctrine pour l’Afrique
Dans un tel contexte, et puisque
la conférence de Londres ne s’est préoccupée, en définitive, que d’éteindre un
incendie, quelle doctrine économique choisir pour l’Afrique ? Il en faut
une. Depuis un demi-siècle, certains États, dits modérés, se sont alignés, sans se poser de question, sur la
doctrine de leur ancien colonisateur, comme une religion. En face d’eux,
puisque la chose avait pris des allures de compétition, les progressistes se sont essayés au "socialisme
africain". Les uns et les autres n’ont jamais réussi à prouver
l’efficacité de leur option. Aucun progrès remarquable dans les domaines de
l’éducation, de la culture, des sciences, à l’image des réalisations dans les
pays européens de référence, qu’ils soient capitalistes ou socialistes.
Maintenant, tous se sont, ou ont été, convertis, à un nouveau système
d’économie libéralisée, dont l’aspect le plus emblématique pour les populations
du continent, n’est pas la libre entreprise, mais la privatisation des
entreprises nationales de secteurs stratégiques (eau, électricité,
télécommunications), et le bradage des potentialités minières, à l’avantage
exclusif et systématique d’intérêts publics et privés du Nord. C’est ainsi que
l’impression de subir une recolonisation est de plus en plus partagée en
Afrique.
Dans ce nouveau contexte de
mondialisation, les populations africaines font le constat bien amer que leur
situation générale d’aujourd’hui n’est pas meilleure que celle de la période
historique initiale de leurs indépendances. L’on ne peut alors s’empêcher de se
demander si les économies africaines peuvent ou doivent se revendiquer du
capitalisme, même après Londres, alors qu’elles sont structurellement inaptes à
prendre pied dans la mondialisation. L’Inde et la Chine ont choisi
l’originalité. C’est ainsi que le pays de Mao n’a pas hésité à admettre le
fonctionnement sous une souveraineté unique, de deux systèmes
politico-économiques, pourtant dialectiquement antagonistes, que sont le
communisme et capitalisme. En Inde, le melting-pot fédéral fonctionne, dans sa
grande diversité idéologique, avec la dominante caractéristique commune de
l’idéologie gandhienne d’autosuffisance, qui a favorisé l’industrialisation
rapide du pays. Bien sûr, dans un cas comme dans l’autre, les dommages sociaux
collatéraux ne sont pas absents de cet effort vers la parité avec le monde
capitaliste dans la mondialisation.
L’Afrique, quant à elle, est
"mondialisée" sans préparation, apparaissant ainsi comme une victime
programmée, compte tenu du niveau relatif des économies en présence et de son
inaptitude à faire face avec profit à la concurrence internationale. Il n’est
que d’analyser l’impact prévisible des Accords de Partenariat Economiques
(APE), pour découvrir les dommages irréversibles que causerait ce nouveau cadre
d’échanges au continent Noir, aussi bien sur son agriculture, qu’à ses
ambitions d’industrialisation, malgré la profusion de ses matières premières et
de ses ressources énergétiques.
Alors quelle doctrine économique pour l’Afrique ? L’union continentale, qui doit se traduire par l’intégration physique et l’unité organique de la cinquantaine d’États membre de l’Union Africaine, est un dessein, dont la réalisation implique, en substrat, l’unicité de doctrine économique. L’attelage doit aller dans la même direction et à l’allure qui convient. C’est là un champ de réflexion ouvert, pour une productive originalité.
A ce propos, le président du
Sénégal, Maître Abdoulaye Wade, économiste et juriste, Secrétaire général-idéologue
du Parti Démocratique Sénégalais (PDS) a présenté récemment au congrès de
l’internationale libérale, un concept de libéralisme social, qu’il définit
comme une doctrine qui embrasse ensemble les réalités et les aspirations
africaines. Peut-être est-ce là l’une des pistes à explorer, en direction d’une
version opérationnelle de ce fameux socialisme africain, mal défini, et que
nous n’avons jamais réussi ; peut-être en considération du fait qu’une doctrine n’a de sens que si elle
s’enracine dans la culture nationale, pour reprendre le propos du président
sénégalais.
En tout cas, il n’est pas sûr que
la doctrine économique qui conviendrait à l’Afrique, en rapport avec ses
valeurs de culture, puisse être le capitalisme. Même refondée, celui-ci ne peut
abandonner, sans risque d’annihilation par suicide, ce qui constitue sa
caractéristique, son âme, et qui est la recherche
du profit, avec ou sans justification ; autrement dit, sans discrimination
de moyens. Nous, Africains, l’avons subi dans notre chair, et en avons assez
souffert.
Alors, à vous, les philosophes et économistes africains, de
nous proposer ce qui convient.
A.Y.D.
Pour citer cet article
Droits d’auteur
©tous
droits réservés
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* Assane Y. Diallo « Eclats d’Afric » - Editions Edilivre, Paris, 2007

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