lundi 13 septembre 2010

GOUVERNANCE DE L'INTERNET : DE L'INTERET D'UN RESEAU DE L'UNION AFRICAINE


Interview de M. Assane DIALLO, Consultant de la BOAD pour les projets nationaux

                     Par Fara SAMBE (Magazine ZENITH)

Par rapport à la question controversée de la gouvernance de l'Internet, jusqu'où sommes-nous autonomes?
Il paraît utile de se rappeler que la "mondialisation" de l'Internet, au début des années 90, procède d'une décision d'opportunité stratégique de la part d'un seul pays, concepteur et propriétaire du réseau initial. Aussi bien l'Europe que l'Asie et, à fortiori, l'Afrique, y ont été intégrées à pas forcés et gracieusement assistés pour en être seulement des utilisateurs. Aucun des pays de ces régions n’avait donc de stratégie préétablie, ni pour l’infrastructure physique, ni pour l’utilisation, et encore moins pour les contenus et le développement, de ce qui allait devenir le secteur des NTIC. Même une grande puissance comme la France a dû abandonner son innovant concept Minitel, qui constituait pourtant une séduisante révolution technologique. Déjà à ce stade, le rapport de force a fait la décision, et la prédominance industrielle nord-américaine s’est imposée et s’impose encore.
Il apparaît évident que la gouvernance de l’Internet ne sera pas partagée de gaité de cœur par l’économie qui la détient. Parce que cette gouvernance constitue l’un des instruments de pouvoir les plus puissants de notre temps et du futur. Evidemment ? Dans un premier temps, l’autonomie régionale serait accessible sur des aspects administratifs de cette gouvernance, comme, par exemple, la gestion du système de Noms de domaines (DNS).Ce serait alors ce qu’on pourrait désigner comme le premier échelon de co-gouvernance.
Le second échelon serait plus physique, il correspondrait à l’implantation en Afrique d’un ou de plusieurs serveurs régionaux, racines ou moins. L’accès à ce second échelon serait techniquement plus difficile, et, je crois qu’il sera l’objet d’âpres négociations à Tunis, parce que, en notre défaveur, il y a le sous-équipement du continent. C’est un sérieux handicap.
Le troisième échelon devrait consacrer une véritable autonomie régionale, et asseoir la co-gouvernance de l’Internet, qui serait alors une fédération de réseaux régionaux autour d’un nœud central à ressources partagées. A ce stade, chaque région du monde serait propriétaire de son propre réseau, fonctionnellement orienté vers es objectifs stratégiques spécifiques. La limite spatiale du réseau régional correspondrait à la juridiction de l’organisation d’intégration économique et politique. Par exemple, dans notre cas, il s’agirait d’un réseau de l’Union Africaine ; avec une architecture interne tenant compte des ensembles économiques sous-régionaux.
Quand on pense que la gouvernance de la Toile d’Araignée, domaine hautement stratégique, procède de la synergie d’un ensemble de stratégies élémentaires dans des domaines aussi divers que la défense nationale et la sécurité publique, la diplomatie, l’ducaton et la formation, la recherche-développement, les infrastructures, l’industrie et le commerce, on mesure aisément le parcours du combattant que notre région aura à parcourir. On voit déjà que les autre régions du monde, l’Amérique Latine, l’Europe et l’Asie Pacifique ont compris très tôt l’intérêt de l’Internet, et ont mis en œuvre des stratégies nationales et régionales sectorielles depuis une décennie. Ces régions empruntent, de manière concrète, le chemin de l’autonomie et de la co-gouvernance affective. Ceci montre l’amplitude de ce qui nous reste à faire, nous Africains, à partir de notre situation actuelle de sous-équipement et d’absence matérielle sur le réseau.
Il faut, toutefois, noter que, pour les infrastructures large bande, des efforts d’investissement sont faits en Afrique du Nord, en Afrique Orientale/Australe et en Afrique de l’Ouest, principalement en zone UEMOA, où existe une initiative sous-régionale à amplifier, un programme de plus de 90 milliards, cofinancé par les opérateurs historiques de télécommunications et la Banque Ouest Africaine de Développement (BOAD). Cette infrastructure constitue le backbone de transport de l’Internet entre les pays de l’UEMOA.
En résumé, l’Afrique doit prétendre, comme les autres régions du monde, à l’autonomie et à ce qu’on peut appeler la co-gouvernance de l’Internet.
Mais, notre région ne pourra y parvenir qu’un se dotant des moyens d’aune telle ambition, c’est-à-dire et principalement une infrastructure maillée de télécommunications à large bande, un réseau continental de recherche-développement, une politique dynamique de développement de l’industrie manufacturière et une capacité de création de contenus en anglais, arabe, français et en langues nationales. L’autonomie régionale est une revendication dont la légitimité est incontestable, qui résultera de la réduction de la « fracture numérique », de manière à ce qu’une heure de navigation sur la Toile ne coûte plus dix (10) jours de revenu au citoyen du Niger, contre seulement quelques secondes à l’Européen.
En quoi peut-on dire que le Sénégal est en position de leader en Afrique de l’Ouest ?
C’est vrai que le développement du secteur des TIC au Sénégal est assez impressionnant, du fait d’un contexte très favorable induit par la combinaison d’une volonté politique sectorielle affirmée et soutenue de la part de l’Etat, et d’ambitions affichées des acteurs, à la tête desquels l’opérateur historique, la Sonatel, qui s’est largement donné les moyens de ce développement.
Pour ce qui est de l’Internet, il faut rappeler que ce service a pour vecteur principal la ligne téléphonique du réseau commuté, et qu’en conséquence, les pays qui affichent les plus gros efforts de développement du réseau fixe sont ceux où l’on enregistre le plus fort développement physique de l’Internet. Pour en revenir à la notion de « leader », l’étude comparative du développement des réseaux en Afrique de l’Ouest, plus précisément dans l’espace UEMOA, montre que le Sénégal représente, à peu près, 27,5% des lignes téléphoniques de la zone, juste derrière la Côte d’Ivoire qui pèse 39%. On retrouve ce classement pour le service de la téléphonie mobile, avec, à peu près 44,5% pour la Côte d’Ivoire et 21% pour le Sénégal. Ces deux poids lourds représentent ensemble 66,5% de l’ensemble des services téléphoniques d’abonnés, fixes et mobiles, intégrés.
Le Sénégal occupe une position incontestable de leader, en Afrique de l’Ouest, pour trois facteurs très significatifs de l’Indice d’Accès Numérique (DAI en anglais), le nouvel indicateur composite défini par l’Union Internationale des Télécommunications (UIT). Au sein de l’UEMOA, par exemple, le Sénégal a le meilleur indice d’infrastructure, avec la plus forte télédensité du service fixe (c’est-à-dire le nombre de lignes pour 100 habitants) ; il a le plus fort indice de qualité, avec la largeur de bande disponible pour 100 habitants la plus grande ; et la meilleure accessibilité économique, c’est-à-dire le coût relatif d’accès le plus bas. Pour illustrer ce dernier facteur, il faut savoir que là où le Sénégal dépense l’équivalent de 1,5 jours de ses revenus pour une heure d’Internet, l’Ivoirien et le Togolais en sacrifient 2, et le Nigérien plus de 10.
Donc, pour les trois facteurs d’accès que sont les infrastructures, l’accessibilité économique et la qualité, la position de leader du Sénégal est bien réelle. Toutefois, dans le classement global des valeurs de l’Indice d’Accès Numérique au sein de l’UEMOA, le Sénégal se trouve au second rang, pénalisé par la faiblesse de son facteur dit de la connaissance, agrégeant des indicateurs de taux d’alphabétisation et de scolarisation. Il y a donc à faire dans ces domaines pour une plus grande valorisation opérationnelle des performances remarquables et de la dynamique de développement continu du réseau de la Sonatel, l’opérateur historique propriétaire des infrastructures de base.
S’agissant des contenus, comment s’évalue la situation dans l’UEMOA, en général, et au Sénégal, en particulier ? En d’autres termes, quelles chances avons-nous, face à ce défi ?
D’une manière générale, la Toile n’est pas vierge de contenus du Sénégal et de l’UEMOA, et de l’Afrique, en général. Il s’y trouve une grande masse d’informations, qui constitue la carte de visite de chacun des pays, avec un grand effort d’exhaustivité de l’information administrative et touristique. Il y a également diverses informations en ligne par des organismes publics et privés et par les grandes entreprises. Mais la plupart de ces informations sont souvent également disponibles sur les grands portails du réseau. Cela veut dire que, même pour l’conformation qui nous concerne, la concurrence internationale est présente. Nous devons donc être guidés par la recherche de  l’originalité, qui puisse attirer l’intérêt des internautes des autres régions.
Dans la situation présente, le déséquilibre que nous vivons, et que nous déplorons, n’est en réalité que le reflet des rapports de force dans le monde, aux plans économique, scientifique, scientifique, technologique, industriel et culturel. Il est évident que l’UEMOA, tout autant que la CEDEAO et toute l’Afrique, ne pourrait prétendre raisonnablement être en parité s’en lancer deux : celui de l’accroissement de l’autonomie, dont on a parlé tout à l’heure, et celui de la réduction progressive du montant des ressources que notre région injecte quotidiennement dans les économies des autres régions, à travers l’Internet, du fait de la rémunération de l’accès très onéreux aux serveurs et autres bases de données du Nord.
On voit clairement que dans un tel défi, il y aurait deux champs d’action : le premier, c’est celui du contenue régional permettant qu’une partie significative de l’information et des données sur l’Afrique puisse être acquise en interne du réseau régional, pour nous, et être assez attractive pour les requêtes d’internautes étrangères. Le second champ d’action serait celui de l’appropriation culturelle. Il s’agit de développer l’utilisation des principales langues nationales sur la Toile, aussi bien sur les sites de a région que sur les grands portails internationaux, comme c’est le cas pour les principales langues d’Asie, à côté du français, de l’anglo-américain et de l’espagnol. Cela permettrait de mettre toutes les ressources de l’Internet à la portée de nos populations, acteurs stratégiques incontournables du développement endogène. Ma propre expérience de terrain m’autorise à affirmer que l’Afrique a les moyens d’agir de manière significative dans ce domaine, avec de bonnes chances de réussir. En effet, que faut-il pour réussir ?  Quatre facteurs : la volonté politique, le marché, les talents et la capacité de production. L’un dans l’autre, l’ensemble que constitue l’Union Africaine possède tous ces facteurs.
Pour la mise en œuvre d’une stratégie régionale sur le contenu, certains pays seraient aptes à constituer un noyau dur. On peut citer le Sénégal et le Nigeria, en Afrique de l’Ouest. En Afrique centrale, il y a le Cameroun, en Afrique du Nord, la Tunisie, en Afrique orientale, le Kenya et Maurice, et en Afrique australe, l’Afrique du Sud. La faisabilité d’une telle option est servie par l’intérêt et l’engagement reconnus du chef de l’Etat sénégalais, Maître Abdoulaye WADE, coordonnateur des TIC dans le NEPAD. Évidemment, la question cruciale de la responsabilité directe des gouvernements pour relever ce défi demeure la scolarisation  et l’alphabétisation des populations. L’indice de connaissance n’est, pour la CEDEAO, que de 38%, exactement, le chiffre du Sénégal. C’est très insuffisant pour une présence significative sur la Toile Mondiale. Parce qu’un contenu, c’est, avant tout, de l’information pour la production. Il n’a d’utilité que ceux qui savent lire et écrire.             

In Magazine ZENITH (Sénégal) 27/10/2006

Assane Youssoufi DIALLO

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